Axe 1 : "Critique des pouvoirs, pouvoir de la critique : une histoire corrélée"

Prolongeant le thème précédent de « L’Opposition dans la Cité », ce nouveau projet de recherches collectives entend analyser les manières dont s’exerce la critique des pouvoirs et interroger la singularité du pouvoir de la critique, en termes de réception et de performativité. Il s’agit aussi de contribuer à l’histoire socio-politique et culturelle, comportant une dimension transpériodique et transnationale, une histoire qui prenne en compte la critique des acteurs collectifs et individuels, celle des élites proches du pouvoir et celle des acteurs ordinaires dans une histoire vue d’en bas, autrement dit de réfléchir à la critique « mise en pratique » et pas seulement discursive ou visuelle, ce qui impose le recours à l’interdisciplinarité. De la Cité antique à l’État-Nation, toutes les formes d’organisation politique ont en partage la production d’un pouvoir qui s’incarne dans des institutions, elles-mêmes incarnées par des hommes. Les conditions d’accès et de maintien de ces hommes au pouvoir devenus des hommes de pouvoir sont dès lors soumises à critique, tout comme l’est leur pratique du pouvoir. Si les Lumières apparaissent comme un temps fort de cette critique, elles s’inscrivent dans une généalogie allant de la progressive constitution d’États incarnés par un souverain cherchant à asseoir à la fois sa légitimité et son autorité (voir le Prince de Machiavel) à la lente construction d’États fondés, d’une part, sur la rationalité de l’action publique, de l’autre, sur l’affirmation d’une souveraineté populaire inachevée. Si la critique du pouvoir n’est pas l’apanage des sociétés démocratiques, la démocratisation de nombreuses sociétés implique néanmoins de s’interroger sur le progressif passage de la critique du pouvoir à celle des pouvoirs : ceux composant la trilogie évoquée par Montesquieu (exécutif, législatif, judiciaire), mais aussi le pouvoir médiatique – parfois appelé le « quatrième pouvoir » - ou des pouvoirs plus ou moins autonomes vis-à-vis du contrôle de l’État – ainsi du « pouvoir économique ». On sait également comment des institutions comme la justice, l’armée, la police et, à un degré supérieur, les Églises ont été analysées, et parfois attaquées en tant que formes de pouvoir plus ou moins occultes.
Face à cette diversité des pouvoirs, on s’interrogera sur le pouvoir de la critique : comment le mesurer ? Quelles sont ses limites ? Constitue-t-il, à son tour, un pouvoir dont les effets – et les excès - sont soumis à dénonciation ? Le pouvoir de la critique a été analysé par les politistes, les sociologues et, sur un registre différent mais complémentaire, les historiens de l’art comme participant d’un débat civique à l’origine, puis tendant à une professionnalisation croissante, à une captation de la parole par des « experts » qui, in fine, et quelle que soit la violence des mots ou des images, légitiment le sujet ou l’objet critiqué. Il s’agit bien d’envisager une histoire corrélée, même si la critique du pouvoir et le pouvoir de la critique ne peuvent être mis sur un pied d’égalité : en témoigne le nombre important – croissant ? – d’États où toute critique du pouvoir est strictement encadrée et parfois interdite. Peut-on envisager des comparaisons ou au minimum des rapprochements avec des États prédémocratiques, allant des cités antiques dominées par des « tyrans » aux régimes « absolutistes » de l’Ancien Régime ?
Si les difficultés liées à ces comparaisons sont réelles, il conviendra précisément de s’interroger sur les héritages, les transmissions et les innovations que l’on repèrera.
Pour évaluer le pouvoir de la critique, et faire émerger des points de convergence entre périodes, il faut examiner les formes multiples de la critique et répertorier tout en les associant les lieux et les acteurs de la critique.
On s’intéressera à un large répertoire d’actions critiques ou de formes de résistance observées – qu’elles soient civiles ou spirituelles - et à leur évolution, depuis les « cris » de la rue jusqu’aux contestations les plus violentes, en passant par un registre protestataire traduisant la transformation de la Cité en communauté politique. On étudiera à la fois séparément et ensemble les discours et les images critiques du pouvoir – l’image est discours en soi, et le discours recourt à l’image, au sens propre comme au sens figuré, pour donner du poids à la critique. On s’interrogera sur leur généalogie, leurs circulations, leurs innovations. Derrière l’apparente singularité de chaque époque, ne peut-on identifier des stéréotypes, des réemplois allégoriques ou thématiques de l’image et du texte, y compris pour des raisons économiques et techniques dues aux méthodes d’imprimerie ?
On évaluera la part respective de l’écrit et de l’oral dans la diffusion de la critique des pouvoirs. Dans le domaine de l’écrit, on peut distinguer des formes de critique publiques mais aussi souterraines, parfois produites hors des frontières pour être introduites et diffusées clandestinement – on sait combien le colporteur, suspect de véhiculer des publications interdites, est soumis à une stricte surveillance dès l’Ancien Régime et tout au long du XIXe siècle. Caricature, satire, pamphlet, etc. : il convient aussi d’identifier les registres utilisés pour critiquer le pouvoir : entre l’usage d’une rhétorique frontale et celui de l’humour ou de l’ironie, s’agit-il d’un choix délibéré ou de l’adaptation à un contexte plus ou moins favorable à la liberté d’expression ? Le poids joué par la presse et plus largement par l’imprimé dans la critique du pouvoir : dans des sociétés progressivement alphabétisées, ils en deviennent des lieux privilégiés et sont de ce fait longtemps soumis à contrôle. Dans certains espaces, la parole orale a pu se déployer selon un large spectre, de la tribune politique à la prédication religieuse. Prononcé sur les places autant que dans les lieux de culte, le sermon a, depuis la fin du Moyen Âge, joué un rôle important dans une critique non dénuée d’ambiguïtés, entre conscience-aiguillon d’un pouvoir consentant et porte-parolat d’une minorité ou d’une fraction de la population, travaillant par là-même à la progression d’autres forces que celles en place (ex. Jan Hus). Rarement déconnectée, dans l’Histoire, de toute forme de pouvoir, la parole du prédicateur est encore porteuse d’une puissance. Au XXe siècle, on connaît aussi l’impact de la voix critique radiophonique ou télévisuelle. À la croisée de l’écrit et de l’oral, la chanson, le théâtre, jouant au besoin avec la censure, savent faire entendre eux aussi leur(s) critique(s), quitte à jouer des comparaisons historiques pour éviter de parler directement du présent. Plus récemment, le cinéma, entre documentaire et fiction, est devenu une arme critique dont, par ailleurs, les pouvoirs autoritaires se sont emparés, tout comme l’est internet.
Concernant les lieux et les acteurs, on s’interrogera sur l’articulation, dans la longue durée, entre les lieux où s’exprime la critique du pouvoir : d’un côté, l’espace public – dont Jürgen Habermas a analysé la généalogie et la dimension dans la société « bourgeoise » - auquel on peut rattacher l’agora, le forum ou « la rue », voire les banquets, le théâtre et les bals ; de l’autre, les espaces institutionnels, en particulier toutes les formes d’assemblée, et ce, depuis l’Antiquité. À Rome, le forum, qui est l’espace par excellence où se donne à voir le pouvoir (assemblées populaires, réunions du Sénat ou des conseils locaux, ornements politiques), peut devenir un lieu de la contestation, nécessairement brève (manifestation, émeute), du pouvoir en place : mais peut-il être un lieu de critique plus durable du pouvoir ? En dehors du forum, quels sont les lieux de la critique (lieux publics, lieux privés, lieux urbains – liés à l’urbanitas -, lieux ruraux, lieux ouverts, lieux cachés ? Comme on le voit, la typologie est extensible à bien d’autres périodes.
Quant aux acteurs, ils sont à la fois collectifs et individuels. Célèbres ou anonymes, héros d’un ou de quelques jours, ils viennent de tous les milieux sociaux et usent en conséquence des armes critiques dont ils ont la maîtrise. Par exemple, la liberté d’action des esclaves et affranchis publics de Rome et des cités dans l’Empire peut-elle conduire à la critique du pouvoir ? Leur caractère d’experts de l’État peut-il les amener à s’opposer aux magistrats et aux citoyens qu’ils sont censés servir ? Encore convient-il de réfléchir aux identités individuelles ou collectives : car, celle-ci étant le plus souvent produite par le pouvoir objet de leurs critiques, peut-elle être considérée comme fiable ? Comment, par exemple, appréhender cet acteur introuvable que serait, selon Pierre Rosanvallon, le « peuple », pourtant érigé et même instrumentalisé à de nombreuses reprises en critique collectif du pouvoir ? Comment repérer, au sein de ce peuple, les catégories sociales, d’âge et de genre permettant de faire émerger d’éventuelles spécificités dans l’exercice de la critique ? On interrogera en particulier la place des femmes qui, notamment en des époques où elles sont exclues de la gestion de la Cité, peuvent néanmoins tenir un discours critique du pouvoir dont on évaluera tant les lieux d’où il émane que la réception dont il est l’objet. Cette conflictualité genrée se traduit par une critique grandissante du pouvoir des hommes sur les femmes, de la Révolution française au suffragisme, quittant la sphère privée pour devenir un objet de débat dans la sphère publique.
Enfin, dans le cadre d’une critique interne au pouvoir, on peut évoquer la classe politique en régime parlementaire, ou les Parlements dans les sociétés d’Ancien Régime. Cette critique est également au fondement même de la production idéologique des réformateurs sociaux, des théoriciens de la révolution et, par essence, de l’idéologie anarchiste, qui critique la notion même de pouvoir. Les « partis » politiques, depuis leurs formes premières jusqu’aux organisations structurées telles que nous les connaissons de nos jours, produisent eux-aussi une critique du pouvoir, qui s’exprime en fonction de l’alternance politique. Il en est de même des syndicats et, au-delà, de formes associatives professionnelles s’inscrit dans une dimension politique. Mais cette critique s’étend également aux détenteurs d’un savoir et d’un pouvoir de plume que sont les publicistes ou les journalistes, les intellectuels ou les « experts » (autoproclamés ou auto-promus par leur médiatisation).
Sur ce socle commun de réflexion, émergent plusieurs thématiques, susceptibles de nourrir les manifestations scientifiques à venir : de la parole du prédicateur au discours du politique : une histoire de la critique politico-religieuse ; les critiques discursives lors des transitions de régimes ; la critique de la guerre et des pouvoirs en temps de conflit et après ; les engagements de solidarité et la critique sociale des pouvoirs ; les enjeux et limites de la contestation artistique face aux pouvoirs dictatoriaux et aux impérialismes ; le vêtement en révolution : signe d’appartenance, de reconnaissance et de contestation.