Axe 2 : "Processus des créations, usages et langages des arts"

L’axe 2 regroupe des historiens, des historiens de l’art, des archéologues, et une spécialiste d’anthropologie visuelle. Leur champ de compétences couvre plusieurs aires culturelles et l’ensemble de la chronologie, avec toutefois une insistance plus marquée sur les périodes moderne et contemporaine. La transdisciplinarité caractérise l’approche commune des enseignants-chercheurs qui cherchent à dépasser l’immédiateté des oeuvres quelles qu’elles soient, des arts (y compris la musique, le théâtre et la photographie et le cinéma) et de leurs usages. Cette approche est ainsi traversée par trois lignes de force : mettre l’accent sur les hommes qui produisent autant que sur les oeuvres, ouvrir sur une sociologie du processus artistique, et décliner l’articulation entre histoire, théories et pratiques des arts.
Profitant de la dynamique existante, on propose d’ouvrir ou prolonger trois dossiers : genèse de l’oeuvre, usages sociaux des arts, construction et usages du langage religieux.

Thème 1 : Genèse de l’oeuvre
Il s’agit de porter l’attention sur les processus créatifs qui amènent la naissance de l’œuvre d’art, entendue dans une acception très large, depuis sa conception jusqu’à sa réalisation finale et son titre, et son devenir sous forme de modèles, sources d’inspiration ultérieure. L’approche peut ainsi de décliner du « génie » initial aux diverses « mains » qui interviennent tout au long du processus de fabrication et y impriment leur marque, à la dimension technique et archéologique des objets.
À l’époque moderne, différents processus créatifs caractérisent l’action des peintres dont l’œuvre se rattache à l’histoire des arts décoratifs. Le succès des inventions de certains peintres sur la production de leur temps, ou d’une période postérieure, par l’intermédiaire des reproductions de leurs créations, notamment gravées, est notoire. La responsabilité directe prise par des peintres dans l’élaboration de modèles destinés à une commande précise doit être aussi notée. Ils interviennent dans la mise au point des formes et des motifs qui seront transposés dans un médium différent, parfois même dans la réalisation des objets. Un tel travail nécessite la pratique de techniques spécifiques. Cette approche est particulièrement susceptible d’être développée dans le domaine des arts du feu et des textiles, avec les transferts de créations d’une technique à l’autre. On constate son affermissement au XIXe siècle, à un moment où l’industrialisation modifie sensiblement les relations à l’œuvre « d’art ». Dans certains cas, cette pratique met en relief le rôle primordial du commanditaire dans la conception de l’œuvre, c’est-à-dire dans l’invention. En effet, c’est parfois lui qui détient les modèles, décide des agencements et du sens à donner à l’ensemble, et qui mérite donc le nom d’ « inventeur ».
Plusieurs aspects découlent de cette conception de l’œuvre pensée comme « collective » : la relation entre les différents médiums, la carte des échanges à diverses périodes, le chantier de restauration du XIXe siècle comme marqueur d’investissements en France et en Europe occidentale et de sa traduction industrielle, sous couvert de la conservation et de la pérennité de savoir-faire artisanaux. Pour les XXe et XXIe siècles, on envisagera les relations entre art et architecture, notamment à partir de la perception de l’espace et de la mémoire.
Une ampleur nouvelle sera donnée aux recherches menées sur la question du titre et des perspectives plus théoriques en termes de lexique et de génétique en collaboration avec l’Institut des Textes et Manuscrits modernes (ITEM/ENS-CNRS), de « traduction », de « base de données » (ressources et résultats de l’actualité scientifique).
Dans ce cadre général, une large place sera ainsi faite aux arts décoratifs, aux arts industriels ainsi qu’aux questions plus épistémologiques liées à l’intitulation des œuvres, et à l’acception même de l’art auxquelles ces œuvres souscrivent (l’idée d’un art déshumanisé ou non, défini par un concept extérieur au médium ; d’un art émancipé de toute tradition héritée des maîtres anciens ou non). L’autorité des processus d’attribution ou de « déclassement », révélateurs de préconceptions et susceptibles de modifier le statut d’un même objet fera également l’objet d’attentions particulières. Pour certaines époques, on questionnera également le rôle de l’écriture dans la pratique artistique et les œuvres elles-mêmes. On s’attachera à l’examen des écrits et propos d’artistes comme archives de la création contemporaine. Enfin, des rapprochements méthodologiques mettant en jeu l’archéologie et l’art ultra-contemporain animeront la réflexion générale.

Thème 2 : Usages sociaux des arts
Dans le cadre du « Réseau MUSÉFREM », qui s’est mis en place en 2013, notamment avec les universités du mans et de Tours, dès la fin du programme ANR « Musiciens d’Église en France à l’époque moderne », nous souhaitons continuer nos activités qui mettent en dialogue constant historiens et musicologues. Il faut pareillement donner suite au programme ANR THEREPSICORE, qui a pour ambition de dresser le tableau, jusqu’alors négligé, du théâtre sous la Révolution et l’Empire en province : salles et itinérance, construction des carrières, réception des répertoires. Les bases de données réalisées dans un cas comme dans l’autre s’insèrent dans un projet numérique ambitieux, validé par le CNRS : le portail PHILIDOR, développé par le Centre de Musique Baroque de Versailles. Dans le cadre de MUSÉFREM, l’objectif final est de procéder à la mise en ligne complète et en libre accès des notices prosopographiques sur les musiciens actifs dès la seconde moitié du XVIIIe siècle - dont nous tentons de suivre le parcours au-delà de la suppression des chapitres en 1790. Ce portrait d’un groupe professionnel vise à l’exhaustivité depuis l’enfant de chœur et l’interprète virtuose, en passant par le compositeur méconnu ou reconnu. À terme, il devrait proposer un corpus d’environ 10 000 notices librement consultables. Pour ce qui concerne THEREPSICORE, les deux tiers des départements français et européens ont donné lieu au dépouillement des archives départementales et municipales, renforcé par les sources des Archives nationales. L’heure est à la saisie, dans laquelle nous aide notre collaboration avec les spécialistes du théâtre de l’Université de Warwick. Outre les notices biographiques réalisées, le programme fait la part belle à la chronologie des spectacles. La reconstitution complète des programmations et la mise en forme de « calendriers informatiques des spectacles » permet d’appréhender ce que le public pouvait voir à une période donnée. Enfin, chaque « lieu de spectacle » où se sont produits des compagnies dramatiques et lyriques entre Révolution et Empire, professionnelles ou d’amateurs est recensé, décliné (architecture, conditions matérielles, budget, saison théâtrale, mesures de police et règlements intérieurs) et géoréférencé.
Ces résultats ouvrent notre connaissance historique à de nouveaux territoires, rendant possibles de nombreuses études globales. Ils devraient permettre d’établir une cartographie nationale des plus nuancées dessinant finement les espaces politiques et culturels différenciés de la république en gésine, une représentation inédite de l’histoire culturelle nationale, en l’occurrence celle des arts vivants : modélisation des types de spectacles, itinéraires des tournées artistiques et des carrières, création et circulation des oeuvres et des modèles – avec toute la question de la centralisation, des identités nationale et locale. L’échelle européenne est dans tous les cas valorisée : elle va de soi lorsqu’il s’agit des réseaux de la contrerévolution ; sur le plan culturel, elle est suggérée par les extensions militaires de la France pendant la révolution et l’Empire, avec la fondation subséquente de nombreuses institutions artistiques, mais aussi par la circulation des répertoires, les adaptations, les traductions.
Les questions, soulevées grâce aux bases de données et mises en espace par un outil et un corpus cartographiques en voie de création, doivent favoriser une série d’études dont le CHEC, initiateur principal des travaux collectifs précédemment évoqués et mis au service de la communauté des chercheurs, doit demeurer l’initiateur. La réflexion portera notamment sur les réseaux professionnels et de sociabilité, la porosité des univers théâtraux et musicaux, la spécificité de la création en temps de révolution et le rapport de cette création aux arts de propagande (révolutionnaire ou contre-révolutionnaire), l’émigration des artistes et leurs adaptations et concurrences à l’heure des changements de régime.

Thème 3 : Construction et usages du langage « religieux »
Les recherches collectives envisagées sous cette thématique s’inscrivent, tout en la renouvelant, dans une dynamique bien identifiée au sein du CHEC, celle des travaux sur la vie religieuse, les dévotions et les modalités de leur circulation. L’arc chronologique couvre principalement les XIIe-XVIIIe siècles, avec une insistance sur les XVe-XVIe siècles qui furent le cadre d’une mutation décisive dans le rapport entre le voir et le croire. On n’exclut toutefois en rien l’apport de spécialistes des périodes antérieures, ni celui de contemporanéistes pour interroger les notions de rupture et d’héritages. Il s’agit de faire une large place à l’interdisciplinarité, notamment dans le champ de la sociologie religieuse, de l’anthropologie culturelle et visuelle ainsi que de la sociolinguistique.
L’intérêt se porte sur les multiples dimensions de l’expression de la dévotion désignées comme des langages du religieux. La notion de langage renvoie à l’oralité et aux textes mais surtout ici à la production artistique, à la conception et l’usage des images. Ce langage visuel est mis au service de la pastorale, dans un contexte de transformation des sociétés urbaines et de la genèse des formes modernes de l’État.
D’une part, on s’intéressera aux mutations ayant touché le culte des saints à partir du XIIIe siècle, en mettant en corrélation l’essor de la sainteté vivante et les changements intervenus dans la forme, le contenu et l’usage des récits hagiographiques désormais traduits en langues vulgaires. Ces textes destinés à un vaste auditoire privilégient une narration imagée qui participe à l’élaboration d’un nouveau langage visuel et s’avère indissociable de la production contemporaine d’images. Aux textes latins, ponctués de références théologiques, fait place une écriture vivante qui accorde une place grandissante aux actions et aux gestes, faisant intervenir le corps et les émotions. Le corps martyre ou sublimé devient un élément majeur du langage « religieux ».
Dans la même démarche d’analyse du nouveau langage visuel religieux, on s’intéressera à la place grandissante que les images acquièrent au sein des lieux de culte. Ainsi, en Italie centrale, à partir du XIVe siècle, ces derniers sont de plus en plus centrés sur le culte des images et non plus sur celui des reliques : on étudiera les processus et les acteurs ayant hissé certaines représentations mariales ou christologiques au rang de véritables palladiums urbains, des expressions notamment de la religion civique. D’autre part, on cherchera à mieux appréhender l’essor, le rayonnement et la diversification en Europe des « Jérusalem transplantées » (Sacri Monti, « Mont-Calvaires », Kalvarienberge) dont la finalité était de transposer la présence ; on les rapprochera, notamment, de la véritable mise en scène de la souveraineté effectuée, dans l’espace théologico-politique du Moyen Âge tardif, grâce à la Sainte-Chapelle - avec, au cœur du processus, la reproduction du modèle parisien.