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Représentations de la marginalité, marginalités en représentation. Marges et pouvoirs de l’Antiquité à nos jours.

Représentations de la marginalité, marginalités en représentation. Marges et pouvoirs de l'Antiquité à nos jours.

Organisée par des doctorants du C.H.E.C. de l’Université Clermont Auvergne, la journée d’étude s’adresse en priorité à des doctorants en histoire (toutes périodes) de Clermont-Ferrand et d’ailleurs, afin de favoriser la collaboration entre jeunes chercheurs.
Les propositions de communication, limitées à 2000 caractères (espaces compris), sont à retourner à je.marginalites.chec@gmail.com ou à antonin.andriot@uca.fr avant le 1er mars 2020.

Organisateurs

ANDRIOT Antonin
Antonin Andriot est doctorant en histoire contemporaine au sein de l’Université Clermont-Auvergne. Agrégé d’histoire, ses travaux portent sur l’influence du libéralisme britannique sur les libéraux français des années 1860 aux années 1920, dans le cadre d’un contrat doctoral avec le C.H.E.C. (Centre d’Histoire Espaces et Cultures).

CHAUVET Guilhem
Doctorant en histoire contemporaine au Centre d’Histoire « Espaces et Cultures » (Université Clermont-Auvergne), Guilhem Chauvet étudie les transformations de l’internationalisme réactionnaire à partir de l’analyse des réseaux de la dynastie carliste exilée (1871-1941)

DUMAS Clément
Clément Dumas est doctorant en histoire contemporaine à l’Université Clermont-Auvergne (laboratoire du C.H.E.C.). Agrégé d’histoire, ses travaux portent sur les olympismes alternatifs durant l’entre-deux-guerres.

JULLIARD François-René
Doctorant en histoire contemporaine, universités Clermont Auvergne (laboratoire du C.H.E.C.) et Paris Nanterre (laboratoire du C.R.E.A.). Agrégé d’histoire, sa thèse porte sur « Les athlètes noirs américains aux Jeux olympiques d’été (1896-1996) ».

Comité scientifique

Damien Carraz (C.H.E.C. – UCA).
Laurent Lamoine (C.H.E.C. – UCA).
Louis Hincker (C.H.E.C. – UCA).
Philippe Bourdin (C.H.E.C. – UCA).

Argumentaire

Représentations de la marginalité, marginalités en représentation. Marges et pouvoirs de l’Antiquité à nos jours.

Difficilement définissable par nature, on sait de la marge qu’elle est bien souvent « orpheline », dans la mesure où elle n’est construite par les observateurs qu’à travers son rapport avec le centre. La marginalité est en ce sens une notion relative. S’il est vrai que toute marge est en rupture – plus ou moins marquée – avec un système de pouvoir, et qu’on ne peut alors effectivement penser la marge sans apprécier le centre par rapport auquel elle se définit, faut-il la circonscrire à cette unique réalité ? La marge est davantage qu’un espace dépendant du centre – ce qui la différencie de la périphérie –, elle apparaît parfois comme un lieu d’alternative ou de résistance à la norme. La situation de marginalité n’est pas toujours revendiquée, et peut se révéler au contraire invisible sans pour autant être absente. La marginalité est donc aussi un paradoxe : « hors la norme », elle est un interstice, une altérité, dans une situation qui peut être subie ou choisie, avec des pratiques imitant l’existant, le redéfinissant ou créant un modèle intégralement nouveau.

Interroger la marginalité dans sa complexité, c’est immanquablement développer une approche intégrant la notion de pouvoir. Comme l’avait mis en évidence Louis Marin(1) , dans une définition renouvelée de l’histoire culturelle, les agents de pouvoir sont les instances privilégiées qui produisent et utilisent les représentations. À l’échelle d’une société, ils créent des dispositifs socio-culturels de coercition, de domination auxquels les marges n’échappent pas. Tout pouvoir est tenté de « mettre en scène » ses propres marges, de produire une vision exogène de celles-ci, dans un mécanisme à la fois d’autodéfinition de la norme – songeons aux « barbares » durant l’Antiquité gréco-romaine – et de contrôle a minima de ces marges – citons la territorialisation de tribus nomades au cours de la colonisation française au XIXème siècle pour imposer un mode de vie sédentaire. Ce procédé engendre un effet global, qui est la redéfinition, voire parfois la construction complète d’une identité marginale à des fins politiques. Pourtant, des marginalités se constituent d’elles-mêmes, construisent leurs propres codes, sans formellement s’opposer au centre, ou même s’y référer. L’intérêt de la journée d’étude se situe ainsi dans l’analyse de cette tension entre marge et pouvoir au prisme des représentations. Ce rapport est le résultat de trois types d’interactions imbriquées : comment le centre définit-il la marge ? Comment les marges s’autodéfinissent-elles ? Les marges entretiennent-elles nécessairement un rapport contestataire ou émancipatoire vis-à-vis du centre ?

Plusieurs travaux ont déjà souligné les pratiques discursives des marges en interrogeant le registre du témoignage et de la mémoire(2). Nous envisagerons donc principalement les marges dans leur dimension culturelle. Selon les contextes, la marge se définit par son éloignement des lieux et des contenus de la culture légitime. La production culturelle des marges, étrangère aux codes émis par le centre, se trouve dès lors en déficit de légitimité. Cette inégalité fondamentale génère une dichotomie, même si elle ne doit pas nécessairement être hiérarchisée, entre culture légitime et cultures marginales.

Partant de la définition de Marcel Mauss, pour qui la culture est « l’ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines » (gestes, croyances, rituels collectifs, savoir-faire, visions du monde…), l’intérêt des historiens pour cette notion s’est manifestée par le développement de recherches dans le domaine de l’histoire culturelle, qui a contribué à élargir la notion à un ensemble de pratiques, coutumes, modes de vie et de pensée historiquement constitués chez un groupe donné.

Dans la perspective d’une histoire culturelle intégrant les enjeux de pouvoir, il s’agit d’aller plus loin que la simple analyse de schèmes culturels intégrés par les sociétés, à travers le temps, au sujet des marges. La marginalité se situe à différentes échelles et concerne des objets et groupes sociaux très divers. La question de la marge plus spécifiquement interrogée à l’aune de la domination et des représentations ne peut donc faire l’économie d’une réflexion sur un système de pouvoir dont les marginaux exploitent les interstices.

Il est bien sûr possible de s’appuyer sur le concept d’ « agency » défini par Judith Butler, en soulignant le décalage entre la façon dont un individu se trouve assigné à différentes identités dans la société et celles dont il se revendique : étude de discours et de pratiques qui visent à affirmer la place du groupe en marge, son importance, sa légitimité ; gestes symboliques, création d’institutions qui représentent le groupe, manifestes. Dans cette approche, l’histoire culturelle s’attache à étudier les traits culturels des pratiques et des identités de groupes. Mais pour mieux saisir la pluralité des marginalités, il faut aussi en revenir à leur identité propre : la marge volontaire, l’état de marginalité de fait, la marge non assumée, voire la singularité extrême doivent révéler si des registres, des répertoires communs sont décelables.

Le concept de marge a déjà été analysé plus en profondeur dans les sciences sociales, notamment chez les géographes et les sociologues, parce qu’il est pertinent pour comprendre les capacités d’intégration d’une société, mais aussi les failles de tout système centralisé qui jongle en permanence entre pluralité de fait du corps social, et volonté politique d’unité. L’histoire semble avoir longtemps accusé un certain retard dans ce domaine, peut-être du fait des spécificités des mutations de son approche du culturel en France, d’abord axée sur l’étude des mentalités. Mais à l’aune des questionnements actuels sur le rôle de l’État, sur le sens réel de l’émancipation, sur la légitimité de la contestation, de nouvelles réflexions semblent devoir émerger. Elles sont par exemple visibles à travers les questions de concours de cette seconde moitié des années 2010 : citoyenneté, république, démocratie en France de 1789 à 1899 (contemporaine, 2015), confrontation, échanges et connaissance de l’Autre au nord et à l’est de l’Europe de la fin du VIIe siècle au milieu du XIe siècle (médiévale, 2018) ou encore État, pouvoirs et contestations dans les monarchies française et britannique et dans leurs colonies américaines (vers 1640 – vers 1780) (moderne, 2019) sont autant de questions posées au passé quant aux rapports centre/marges qu’entretiennent les sociétés humaines.

Les situations de marginalité sont des phénomènes qui transcendent les époques, et constituent des éléments incontournables au cœur de ces sociétés. Étrangers ou barbares sous l’Antiquité, hérétiques et infidèles dans l’Occident chrétien(3), populations racialisées, femmes ou chômeurs à des époques plus contemporaines nous rappellent que tout système politique peut être caractérisé de manière pertinente par la place qu’il accorde ou non aux marges, et à la façon dont le pouvoir construit un discours sur la marginalité. Les représentations alimentées par ce pouvoir peuvent concerner des domaines divers et s’opérer sur des modes très variés, qui ne relèvent ni partout ni tout le temps des mêmes logiques, ou des mêmes formes. Une approche transpériode doit permettre d’ouvrir l’étude de la marginalité à des notions synonymes en provenance d’autres périodes, quitte à déstabiliser notre vision de la marge. Également, l’émergence de similitudes quant aux méthodes employées pour accéder aux voix des marges, et pour écrire leur histoire ouvrira peut-être la réflexion vers l’évolution de ces dispositifs créateurs de représentations que sont les pouvoirs, dans une grille de lecture temporelle propre à la recherche historique. Paradoxale, contradictoire, plurielle, la marge l’est parce que sa situation même lui fait échapper à une autodéfinition satisfaisante pour l’observateur. C’est donc avec un certain recul, propre à l’historien, qu’il convient de clarifier cette notion.

Axes de la journée d’étude

1- Les marges vues du centre : Comment et pourquoi le centre définit-il ses marges ? Quelles sont les représentations construites sur les marges par les agents de pouvoir ? Ces interrogations pourront s’articuler autour du triptyque production-diffusion-réception d’une identité marginale. Il s’agira également d’interroger les différents acteurs mobilisés pour définir, fixer et perpétuer la norme en construisant la figure du marginal. Qu’ils soient relais de pouvoir – préfet, intendant, évêque, etc. –, corps intermédiaires – associations, presse, etc. –, simples sujets ou citoyens, ils contribuent à cette différenciation entre centre et marge.

2- Comment les marges s’autodéfinissent-elles ? Comment envisagent-elles leurs relations avec le centre ? Il s’agit ici de questionner le processus de construction d’une identité marginale par les marges. Peut-on parler d’autodéfinition nécessairement contestataire vis-à-vis du centre ? La marginalité peut par exemple résulter d’une mise à l’écart pour vivre « hors la norme », ou bien nourrir l’objectif final d’imposer au centre une nouvelle norme. Les marges ont-elles des répertoires d’actions, des pratiques en commun qui permettent de les caractériser ? Dans quelle mesure ces pratiques sont-elles inspirées du centre ? Leur appropriation se traduit-elle par une simple imitation, ou sont-elles recodifiées, redéfinies ?

3- Accéder aux voix des marges : La situation de marginalité est par définition difficile à observer, voire insaisissable. Comment repérer, étudier les marges ? Comment s’expriment-elles ? Quelles sources l’historien a-t-il à sa disposition ? Il faut à ce stade poser la question de l’invisibilité relative de la marginalité, en-dehors des discours produits par les pouvoirs et prolongés à l’échelle des sociétés. En outre, jusqu’à quel point les marges comme ensemble et comme concept ne sont-elles qu’une édification propre aux centres pour penser la “non-norme” ? En termes épistémologiques, est-il pertinent et même envisageable d’étudier les marges par et pour elles-mêmes, dépouillées de toutes représentations exogènes ?

 [1]  [2]  [3]

[1] Roger Chartier, « Pouvoirs et limites de la représentation. Sur l’œuvre de Louis Marin », Annales, Histoire. Sciences sociales, 2 | 1994, p. 407-418.

[2] Anne Garrait-Bourrier, Philippe Mesnard, Témoignages de la marge. Cultures de résistance, Paris, Éditions Kimé, 2018.

[3] Sur la période médiévale, outre les apports importants de la microstoria, voir Stéphane Boissellier, « De la différenciation sociale à la minoration en passant par les régulations, quelques propositions », in Stéphane Boissellier, François Clément, John Tolan (dir.), Minorités et régulations sociales en Méditerranée médiévale, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.